Akhenaton – Ecrire ce que Je Suis

Après une vingtaine d’années de carrière, le leader d’IAm est de ceux que les nostalgiques du mot sensé ne comptent plus que sur les doigts d’une main. La sortie de son autobiographie permet de mettre en lumière les mots de Philippe Fragione, le rappeur, le narrateur… l’homme.

Entrer dans la légende
Marquer les esprits de mon son, de mon sceau, de mon sang,
Etre finalement quelqu’un. Faut-il pour autant
Que j’parte à trente ans ?
Dieu seul le sait, lui seul le sait

On a beau le blâmer, le contexte n’a sans doute rien à y voir : c’est une période de jachère textuelle, un temps à langues arides. Les années et disques défilent, et les narrateurs de leur époque tendent à se raréfier au profit d’ersatz à la gouaille appauvrie, et le paraître se joue du ressenti. Le temps a beau amenuiser la lignée des conteurs, cette dernière peut être lue jusqu’au présent : Brel, Brassens, Gainsbourg… Akhenaton.

On entend déjà le holà des puristes venir de loin, mais que l’on ne s’y trompe pas : il n’est pas ici question de comparaison. Cependant, en ces temps d’appauvrissement, la similitude fait office de refuge douillet. Entre ces noms alignés s’étire ainsi un fil rouge : le narrateur, le vrai, n’écrit jamais gratuitement.

S’il a attendu vingt ans pour revenir sur un riche parcours, c’est sans doute qu’Akhenaton voulait mettre à jour ce lien, sans en omettre la moindre ramification. Ainsi, tout au long de ce qui forme un vrai récit tout autant qu’une biographie, il appose ses textes, bruts, libérés de de toute diction. Les récits de vie, anecdotes et fêlures de Philippe apportent un sens nouveau aux mots d’Akh. De l’enfance à Plan de Cuques aux heures de gloire d’IAm, le rimeur narre, se souvient…

C’est ce qui a été dessiné… un mic ?
C’est peut-être ce à quoi j’ai été destiné,
Soit, mais c’est un autre chapitre du livre de ma vie,
Et c’est pour la postérité que je livre un autre plan de ma vie
Et quand je s’rais plus là
Pour veux qui m’ont tenu la main, et ceux qui l’ont lâchée,
Pour ceux qui firent mes joies, et ceux qui l’ont gâchée

La similitude rassurante devient alors évidence : ce qui lie nos conteurs, ce sont les vrais morceaux de vie que dissimulent leurs écrits. Et à nous de reprendre notre lignée : Jacques Romain Georges Brel, Georges Charles Brassens, Lucien Ginzburg… et Philippe Fragione.

Akhenaton – La Face B (Ed. Don Quichotte)
Avec la collaboration d’Eric Mandel
Accompagné par la sortie d’un triple-album regroupant les titres cités dans le livre.
Article à paraître dans l’Openmag d’Avril.

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Bag O’Chronic #2

Tumi And The VolumePick A Dream
(Sakifo/Wagram)

Si la température monte ces derniers jours sur Johannesbourg, ce n’est pas à imputer qu’au seul mondial approchant. Plus tournés vers la peau de batterie que le cuir du ballon, Tumi et ses compères font monter les celcius à coups de BPM. Sur un second opus fievreux et rythmé, c’est l’instinct propre aux groupes de hiphop live qui prime, et l’on croit entendre des Roots assumant l’héritage d’un Fela. Le cap des bonnes espérances est bel et bien passé, on monte le volume !



BellerucheThe Liberty EP
(Tru Thoughts)

C’est souvent qu’on aimerait que les groupes à base électro de de s’essayer à l’acoustique, le temps d’une parenthèse. Le trio Belleruche, adepte de la soul bâtie sur MPC, nous fait ce cadeau sur son dernier format court. Entre quelques inédits et remixes biens sentis, deux moments suspendus, relectures de titres passés guitare en main. On prend soudain conscience de la capacité des Londoniens à composer de belles mélodies, portées par la douce voix de Katrin De Boer. Le beat se tait, l’âme s’exprime.

The Itch (Acoustic)
56% Proof

La Fine Equipe & MatticFantastic Planet
(Nowadays Records)

La France a beau regorger de talentueux lyricistes, il est toujours bon de voir nos producteur voyager avec quelques gâchettes d’outre-Atlantique. Et quand c’est la Fine Equipe, auteur de la savoureuse « Boulangerie » qui s’associe au duo de Charlotte, compères de Wax Tailor, on embarque avec plaisir. Au programme : planète fantastique, galaxie d’ambiances, atmosphères cordées et nébuleuses hiphop. « Alors, Houston, c’est quoi l’problème ?! »

Freeway & Jake OneStimulus Package
(Rhymesayers)

Ils reviennent de loin et ont le mord aux dents. Freeway, c’est le poulain déchu, éternel espoir du Roc-A-Fella de Jay-Z. Jake One, c’est l’auteur du mythique « Rock Co-Kane Flow » de De La Soul et Doom, reconnu sur le tard. A eux deux, c’est une équipe de choc, et l’un des albums les plus solides de ce début d’année : beats qui claquent, timbre rauque et ambiance motownesque. La voie est libre, sortez le bélier !



Reverse EngineeringHighly Complex Machinery
(Jarring Effects / CH)

La récente annonce par El-P de la fin de Def Jux a sonné comme le coup de grâce asséné à des amateurs de Hiphop expérimental déjà peu en verve ces derniers temps. Loin d’un lot de consolation à effet placebo, le dernier album de Reverse Engineering a de quoi redonner des envies d’hochement nuqual aux déshérités des ambiances mécaniques et BPM surmultiplés. Et ce ne sont pas les apparitions de M-Sayyid ou Blu Rum13 qui les replongeront dans la torpeur. Finalement, tant que le beat bat…

Chroniques parues ou à paraître dans Openmag

[itw] Rocé – L’artiste et l’étiquette

« C’est un illuminé, un évolué, un rescapé, un repenti, l’un des nôtres ».

Les étiquettes, Rocé en joue et s’en moque, ou presque. Sur le boitier en plexi de L’être humain et le Réverbère, il compte bien apposer celle d’artiste, en blanc ivoire sur fond rouge-sang. Rencontre avec un rappeur que beaucoup comprendront.


Pour cet album, tu reviens à des instrumentaux plus « hiphop », tout en conservant une plume riche et ancrée dans la réalité. N’est-ce pas finalement la définition d’un rap « mature » ?

Oui je pense, mais ce n’est pas élitiste ou exclusif, c’est l’énergie du rap additionnée à celle du phrasé. On vit dans une société qui a une logique de soustraction : on nous demande de choisir une seule culture, une seule identité, un genre musical à écouter. Au final, dès que tu veux additionner tes goûts et tes choix, on te prend pour un ovni. Le rap que je fais est le plus naturel, c’est celui qui a grandi avec le garçon. J’y ai additionné ce que m’apprend la vie, comme l’aurai fait n’importe quel artiste, peintre ou écrivain.

Dans Si peu comprennent, tu te positionnes en électron libre, hors des modes. N’as-tu pas l’impression de justifier une démarche qui n’aurait pas à l’être ?

Si mais c’est ca qui est bon dans ce morceau. L’aigreur, la haine de ne pas être compris. C’est un thème très commun dans le rap, pas du tout original, c’est comme parler d’amour dans la pop. Mais c’est sincère, c’est ce qui compte. Lire la Suite…

Gil Scott-Heron – Qu’un seul tienne…

Entre deux tristes annonces, une lueur peut jaillir du chemin de croix pour mélomanes qu’est ce début d’année. En apprenant le retour d’un poète, on s’enthousiasme au point de se fendre d’une impudique déclaration d’attachement. Dialogue unilatéral avec une légende.

J’me dis qu’on vit pour dire c’qu’on pense
Et si c’qu’on dit compense notre absence
C’est ça la récompense

(Fabe – « Les Mots Vrais »)

C’était une forme de pèlerinage athée vers le vrai : régulièrement, les amateurs de bons mots revenaient poser une oreille sur vos créations. Alors, forcément, votre retour sonne pour beaucoup comme une délivrance. C’est que vous en avez façonnés, des diseurs de bonnes aventures sur boucles ; inspirés, des pourfendeurs du pouvoir cathodique. La révolution ne s’est finalement pas faite, Detroit n’est pas perdu, et vous êtes toujours debout. Il est peut-être préférable que rien ne bouge.

Et voici, après douze longues années, I’m new here… comme annonce d’une seconde jeunesse. Sur des mélodies loin de nier toute modernité, vous prouvez à qui ne l’entendait plus que la mise en musique des mots, qu’on la réduise ou non à quatre lettres qui « claquent », demeure un art. Certes, nous n’étions pour la plupart qu’embryons à l’époque de vos bœufs avec Laws, Carter ou Jackson, et ne possédons que des rééditions laser de Pieces of a Man ou Bridges. Malgré cela, soyez certain, Mister Scott-Heron, que ce retour aidera bon nombre d’entre nous à combler le départ de Mano, Vic ou Lhasa.

Ils nous manqueront. Vous nous aviez manqué.

Article paru dans Openmag

My vinyl (collection) weighs a ton

Selon l’humeur du jour, ils peuvent s’avérer passionants comme exaspérants. De l’affable vendeur jazz du Gibert St Michel au Journaliste hiphop à costard, les érudits musicaux demeurent une espèce rare, sortes de thons rouges des mers mélodiques. Parmi les lieux d’expression de ces derniers, outre la revue spécialisée ou l’arrière-salle de club enfumé, figure un support plus modeste : les listes de crédit d’albums hiphop.

Si l’on sondait les amateurs de cire crépitante sur les meilleurs exemples de sampling riche et malin, il y aurait fort à parier que The Unseen tiendrait une place de choix. Le premier album de Quasimoto est en effet une démonstration de bon goût et d’ouverture, un manuel de savoir-sampler à mettre entre toutes les mains-et esgourdes. La voix à l’hélium de la salace peluche jaune se superpose allégrement à des compos recyclant la crème du jazz, de la funk, des albums fondateurs et autres B.O. de séries B.

Quasimoto, personnage énigmatique et irrévérencieux, n’est autre que le double sous hélium de l’un de ces érudits suscités, en la personne de Madlib. L’homme, à gauche sur la bannière de ce blog, est, plus qu’un producteur mythique de son genre, une vraie référence en matière de fouinage de bacs poussièreux. Si bien que lui fût confiée, il y a quelques années, la lourde et enviable tâche d’explorer l’infini catalogue de la maison Blue Note, pour en ressortir un superbe album trans-générationel. Pour The Unseen, Madlib a puisé au sein de ses amours de prime-jeunesse une hallucinante collection de vinyles. La liste d’orfèvres musicaux samplés en impose, de Roy Ayers à Galt Mc Dermott, en passant par Jimmy Smith & Wes Montgomery.

La force des puits de science, c’est de constement finir par obtenir le respect de leurs confrères (et parfois disciples). C’est ainsi que, cinq ans après la parution de l’album, DJ Troubl, « jockey » mutli-récompensé, a pris l’excellente initiative de rassembler, au sein d’un mix, différents originaux utilisés par le producteur de Stones Throw et son double jaune. A l’écoute de ce dernier, on n’en doute plus : au diable exaspération, jalousie ou frustration, c’est la passion qui l’emporte. Respect, monsieur l’érudit.

DJ Trouble – A Journey Into Fresh Diggin: Quasimoto meets Himself

TéléchargerVoir la Tracklist

Petit bonus : L’album auquel fait allusion le titre de ce papier, lieu de la première apparition de Quas.

Foreign Beggars – Bons clients

Ils sont une sorte de Sydney Poitier modernes, prompts à transformer un diner un peu convenu en une rencontre des genres détonante. C’est tout l’art du featuring : rendre visite à des compères aux fourneaux, et ajouter sa poudre de perlimpinpin histoire de pimenter le menu du jour. Alors, devine qui vient rimer ce soir ? Ni plus ni moins qu’une bande de « demandeurs d’asile » londoniens, à la diction digne d’un manouche de Snatch et au bon mot facile… de bons clients en somme !

Mise en situation #1 : le diner « à la française ».

Si ce n’est pas une évidence pour tous, les Foreign Beggars l’ont compris : il n’est de meilleures tables auxquelles être convié que celles de chez nous. La plupart du temps, on y mange bien, l’hôte ne lésinant pas sur la qualité des ingrédients et sachant laisser aux invités une place de choix sur le menu. Le tout est alors de savoir apporter à la tambouille suffisement de gouaille so british pour s’assurer les compliments des convives. Lorsque c’est le chef-sampleur Wax Tailor qui invite, on s’inspire de ses ingrédients cordés sans en faire trop. Et, quand on partage la tablée des remuants Rouge à Levres, on pousse ses alter-ego de la rime à se surpasser au micro. So Frenchy !

Mise en situation #2 : Les soirées à thème.

C’est l’une des qualités essentielles de tout bon invité : savoir se montrer polymorphe. Ici, on entend faire preuve d’une adaptation sans faille à tout type de thématique, sans détoner. Les Koalas vous convient à une fiesta cubana ? Pas de problèmes, vous saurez vous adapter aux ryhtmiques du sud, guitares discrètes, y todas las congas. Sonny Jim vous propose une soirée ambiance « années folles », swing et petites pépées ? C’est dans vos cordes, vous sortez complet-veston et Stetson, quelques rimes Beretta, et que ça danse !

Mise en situation #3 : Les rencontres artistiques

Qu’on soit Londonien ou Parisien, on sait que le summum de la confrontation sociale, de l’échange de cartes de visites, de la formation de réseau, a souvent lieu autour de petits fours et champagne éventé. Mais, loin des barbants vernissages et autres prétextes aux rires convenus, l’art peut aussi acoucher d’étonnantes rencontres. Imaginez : on vous convie à faire don de votre caboche comme d’un instrument, pour une expérimentation musico-futuriste. Le concept est alors poussé dans ses retranchements, l’invité devenant lui-même un ingrédient de la recette… N.deRotshild en mettrait sa fourchette à droite !

Si vous souhaitez à votre tour convier les Beggars à votre table :

Nouvel Album : United Colors Of Beggatron (02/2010)
MyspaceSite
Clip du survolté « Contact »

Kitsch & catchy

Plus que des stickers apposés sur boites en plexi, ce sont de vrais arguments commerciaux, dignes d’un label « 100% Bio ». Du parental advisory qui effraie les mormones mamans au produced by X (ou featuring Y, au choix), les galettes vendables finissent par donner aux têtes de gondole des allures de panneau de fer en fronton de mairie.

Inamovible parmi les inamovibles, le fameux as seen on MTV, prompt à aguicher tant la consommatrice de futilités câblées que le jeune qui se cherche à baggy-bas-lunettes-à-stores-sac-vuiton. Par ce « vu à la M-télé », comprendre souvent « album faiblard, peu homogène, mais porté par un clip à gros budget, réalisé par un jeune-qui-monte trentenaire pas foutu d’atteindre la case ciné ».

A l’opposé de ces démarches UHU-stick, on trouve, en creusant plus loin qu’une télécommande Free, des vidéos de bric-et-de-broc qui ne payent pas de mine, mais portent de bien bons morceaux de hip-hop. Petite sélection, as seen on confidential blogs.

Robust – El Foto Grande (2007)

Extrait du second album du membre des Galapagos 4, El Foto Grande est un titre entêtant, porté par une rythmique bien foutue. Pour l’illustrer, un méli-mélo d’images, sorte de voyage dans un chicago rêvé. Les effets sont parfois dignes d’un stagiaire sous-payé, le tout peut prêter à la moquerie, mais, à bien s’y attarder, accompagne à merveille cette ôde à l’image-ination. « Life is like a cartoon if you look close enough« … alors, on relance le clip, et on se rapproche.

El Da Sensei – Crowd Pleasa (2006)

Ah, la magie du fond bleu… on se dédouble, on se met  la tête à l’envers, on adapte le Passe-Muraille à la sauce mur-graffé. Apposé à un morceau banal, la vidéo sevirait de contre-exemple tout prof d’école de ciné. Mais lorsque c’est la moitié d’Artifacts qui y pose sa voix unique sur une production dantesque, on en vient à trouver le tout efficace, au point de se dire qu’un clip rutilant aurait altéré la chose. Respect.

Quasimoto – Rappcats (2005)

Plus qu’un simple montage, un hommage à l’art de la vidéo low-budget. Madlib et son double sous hélium retracent 20 ans de hiphop en 2 minutes. Et tout y passe : des tenues improbables, de la rue ou du fond blanc-écru, des Adidas sur dancefloor, du fluo, du jean, des bains moussants… A des années-lumière des clips câblés, mais à portée de main du vrai.